Cet article fait partie d’une série d’entretiens avec les leaders du programme Advancing Women Executives (AWE) Canada et ses participantes. La mission de AWE Canada est d’augmenter le nombre de femmes PDG au pays et de maximiser leur impact.
Associées chez McKinsey, Johanne Lavoie et Aalia Ratani dirigent depuis quatre ans le programme AWE dans l’Ouest canadien. Au cours de cette période, près de 70 femmes ont participé au programme, et le réseau des anciennes demeure très dynamique. Trois ex-participantes sont devenues PDG, et d’autres ont accédé à des postes importants au niveau national, veillant, tout au long du processus, à faire profiter leurs équipes et leurs communautés de leurs apprentissages. Dans cette entrevue, les deux associées examinent l’impact du programme AWE Canada à ce jour et ce qu’il réserve à ses participantes pour l’avenir.
Le texte de cette entrevue a été modifié pour des raisons d’espace et de clarté.
McKinsey : Pourquoi est-il important de réunir les femmes qui occupent des postes de direction?
Aalia Ratani : Ma plus grande surprise lorsque nous avons lancé AWE était de constater que très peu de ces femmes se connaissaient déjà. Elles étaient toutes cadres supérieures et travaillaient dans la même ville ou région, mais bon nombre d’entre elles sont arrivées à leur première réunion AWE en émettant des commentaires comme « Je ne savais pas qu’il y avait autant d’autres personnes comme moi ». Il était clair que le programme était depuis longtemps une nécessité et qu’il y avait de la valeur à mettre en relation ces femmes qui se trouvaient à des étapes similaires de leur carrière et partageaient un contexte professionnel commun.
Johanne Lavoie : L’une des raisons pour lesquelles nous invitons ces femmes à participer au programme est qu’elles ne sont pas nombreuses, n’est-ce pas? Elles sont en minorité au sein des équipes de direction, en particulier parce que nous avons ici des secteurs dominés par les hommes, comme l’énergie, la construction, les infrastructures, les télécommunications, et même certains secteurs de l’environnement financier, où, la plupart du temps, on ne retrouve qu’une seule femme, ou très peu de femmes, à la haute direction. C’est une situation à laquelle elles sont toutes confrontées. Et elles peuvent vraiment se soutenir mutuellement, car leurs défis sont très similaires.
Elles se trouvent toutes à un stade où les enjeux de leadership sont complexes, et plusieurs des préoccupations liées à leur position sont les mêmes d’une entreprise et d’un secteur à l’autre. Les cadres supérieures commencent également à être de plus en plus exposées au conseil d’administration et aux investisseurs, et elles doivent réfléchir en termes de systèmes et de stratégie globale pour leur entreprise. Mais elles peuvent aussi être confrontées aux mêmes barrières ou appréhensions, et en les reconnaissant chez les autres, elles peuvent aussi les reconnaître en elles-mêmes.
McKinsey : Comment le programme modifie-t-il la mentalité des participantes afin de les préparer à assumer le rôle de PDG?
Johanne Lavoie : Nous avons délibérément conçu le programme pour que les femmes puissent apporter leurs plus grands défis à nos réunions pour en discuter. Ce qui est difficile, ce ne sont généralement pas les aspects techniques liés à ces défis, mais plutôt les implications plus larges pour l’organisation. Pour les identifier et pour trouver la bonne solution, il leur faut faire preuve d’une réelle vulnérabilité, et nous créons un espace sûr pour cela, avec des pairs intelligentes et expérimentées.
Aalia Ratani : Le fait d’être parmi des pairs fait une énorme différence. Dans la plupart des cas, lorsque ces femmes sont invitées à participer à des programmes comme celui-ci, elles sont les plus expérimentées dans la salle et elles encadrent un groupe de femmes plus jeunes. Ce contexte mentore-mentorée est généralement beaucoup moins propice aux conversations franches que celles qu’on peut avoir avec des femmes qui vivent les mêmes expériences que nous.
Souvent, les femmes sont socialisées de manière à ce qu’elles deviennent très douées pour travailler dans l’ombre et s’attendre à ce qu’on remarquera peut-être leur travail et qu’on les récompensera éventuellement. Ce qui est vraiment incroyable avec AWE, c’est de voir ces femmes commencer à voir plus grand et à se sentir plus à l’aise de prendre leur place. Nous recevons même des commentaires de PDG qui affirment avoir constaté un changement dans l’attitude des femmes au sein de leur équipe de direction, ce qui a permis d’améliorer à la fois la dynamique de l’équipe et les résultats de l’entreprise.
McKinsey : Comment définissez-vous et mesurez-vous l’impact du programme?
Aalia Ratani : L’impact que nous avons eu avec AWE Canada a dépassé tout ce que j’aurais pu imaginer. Trois de nos participantes sont devenues PDG et 70 femmes suivent présentement la formation ou l’ont déjà complétée. Et nous prévoyons organiser d’autres formations à l’avenir. Ce que j’aimerais, c’est que nous poursuivions notre croissance, que nous continuions à aider ces leaders à donner le meilleur d’elles-mêmes, et qu’elles transmettent les enseignements reçus à leurs équipes et leurs organisations. Je pense que c’est de cette façon que nous commencerons véritablement à avoir de l’impact.
Johanne Lavoie : Notre objectif est de continuer à développer ce réseau en tant que source de leadership et de changement sans pareils dans notre pays. En tant que Canadiens, nous pouvons bénéficier du meilleur leadership qui soit à la tête de notre pays au moment même où celui-ci doit relever des défis de plus en plus complexes, et AWE peut apporter une contribution à cet égard.
Nous commençons déjà à voir se multiplier les témoignages d’impact. Récemment, une ancienne participante au programme est devenue PDG; elle a envoyé un courriel pour dire à quel point son réseau AWE l’avait soutenue. Et deux membres de notre comité consultatif ont conjointement pris part à un moment important pour le Canada en siégeant à une table de négociation cruciale, mettant leur pouvoir d’influence à profit.
Ce deuxième exemple revêt une grande importance pour moi dans le contexte des enjeux croissants et de plus en plus complexes du monde actuel. Pour résoudre ces enjeux, nous devons intégrer davantage les attributs féminins du leadership à nos équipes de direction qui demeurent encore beaucoup trop patriarcales. Lorsque les femmes s’affirment davantage, elles encouragent leurs collègues masculins à faire de même. Chaque réunion AWE contribue à cet effet « boule de neige », dont l’impact global pourrait s’avérer transformateur.
McKinsey : Quelles principales leçons tirez-vous du programme AWE, d’un point de vue de leadership?
Johanne Lavoie : Le monde fait présentement face à de nombreuses crises qui s’enchevêtrent et dont certaines pourraient avoir des conséquences existentielles sur notre avenir. Il est plus que jamais capital de pouvoir compter sur des leaders solides et AWE a contribué à renforcer ma conviction que nous pouvons les trouver. Ce programme m’a rappelé le potentiel incroyable et trop souvent inexploité qui existe chez nos futurs leaders au pays. Sur le plan personnel, j’ai adoré nouer des relations avec ce formidable réseau de femmes et célébrer leurs succès.
Aalia Ratani : Je suis passionnée par la manière dont ce programme crée davantage de débouchés pour les femmes, notamment en proposant des modèles de leadership et un changement de mentalité. Il reste encore beaucoup à faire pour préparer les générations futures à réussir – y compris celle de ma propre fille – mais le programme AWE apporte une réelle contribution à cet effort crucial.


