Relancer la compétitivité en Europe par les gains de productivité générateurs de valeur

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Alors qu'un fossé s'est creusé entre la compétitivité des entreprises américaines et européennes, il apparaît que les gains de productivité – au-delà de la dimension de l'investissement – constituent un levier privilégié de rattrapage. Car l'évolution de la productivité a nettement divergé entre les deux rives de l'Atlantique depuis 20 ans. Or ce levier demeure largement entre les mains des entreprises elles-mêmes. Par ailleurs, comme nous l’établissons, elles en font avant tout un vecteur de croissance de l’activité et de la valeur, bien plus que d’économie de coûts. Sans attendre la matérialisation des grandes réformes structurelles dont l’UE a besoin – qui prendront nécessairement plusieurs années pour se concrétiser – beaucoup peut être fait dès à présent à l’échelle microéconomique.

Une analyse du paysage des grandes entreprises aux États-Unis, en Allemagne, au Royaume-Uni et en France livre en effet des enseignements à la fois contre-intuitifs et prometteurs :

  • Un petit nombre d’entreprises peut faire bouger la productivité à l’échelle d’un pays. Dans tous les pays analysés, les gains de productivité se révèlent particulièrement concentrés : entre 0,2 et 5 % des grandes entreprises réalisent entre 50 et 80 % des gains de productivité de l’ensemble de leurs homologues nationaux. Par ailleurs, ces champions misent davantage sur la croissance que sur l’optimisation pour parvenir à ces résultats. 60 % de ces entreprises surperformantes ont gagné en productivité par accroissement de leur valeur ajoutée plutôt que par rationalisation de leurs effectifs.
  • Aux États-Unis, le tissu économique se caractérise par sa nature évolutive et davantage de "circulation" parmi ses entreprises. On y observe à la fois des "entrées" d’entreprises innovantes, de grands bonds de valeur ajoutée réalisés par des groupes établis, mais aussi des "sorties" beaucoup plus importantes d’entreprises en perte de productivité. Les États-Unis représentent ainsi le seul pays de notre échantillon où jeunes entreprises innovantes ("disruptors"), groupes ayant changé très rapidement d’échelle ("scalers") et acteurs ayant réussi une restructuration ("restructurers") ont majoritairement contribué à la progression annuelle de 2,1 % de la productivité réalisée par les entreprises du pays. En parallèle, les entreprises en perte durable de productivité sont plus fréquemment redressées ou mises en liquidation, ne pesant qu’à la marge sur les résultats collectifs des acteurs économiques. Cette dynamique favorise une réallocation plus efficace des ressources vers les entreprises les plus productives.
  • À l’inverse, les économies européennes s’appuient davantage sur la contribution de leurs grands groupes établis, qui continuent à gagner en performance ("improvers"). Une cinquantaine de fleurons historiques dans chaque pays continuent d’afficher une remarquable vitalité, en engendrant à eux seuls l’essentiel des gains de productivité de leur nation respective. Toutefois, la dynamique de renouvellement du parc des champions économiques se révèle nettement plus limitée qu’aux États-Unis. Aucun nouveau leader, positionné sur des innovations de rupture et capable de croître rapidement, ne figure parmi les grands contributeurs aux gains de productivité en Allemagne et en France, tandis que le Royaume-Uni n’en compte que 4 (avec un apport modeste).
  • La France présente un profil singulier : les gains de productivité des grandes entreprises y sont plus élevés que dans les autres pays européens, et par certains aspects plus proches de ceux des États Unis. Le pays se distingue notamment par la contribution très forte à la croissance de la productivité de ses grands groupes historiques, qui continuent à améliorer sensiblement leurs performances. 53 acteurs, couvrant un large éventail d’une vingtaine de secteurs, totalisent plus de la moitié des gains de productivité des entreprises françaises. Plus que partout ailleurs, c’est par l’augmentation de la valeur ajoutée que ces champions ont gagné en productivité puisqu'ils ont à 90 % opté pour la voie de la croissance, 10 % seulement ayant parié sur le levier de l’efficience. Par ailleurs, la France est le seul des pays européens à bénéficier de la contribution de 8 groupes correspondant à la catégorie des restructurers. Ceux-ci viennent ainsi s’ajouter aux 4 scalers que compte le pays. Enfin, la France souffre comparativement moins du poids des entreprises en décrochage de productivité (les "retardataires" y pèsent plus de deux fois moins qu’en Allemagne et près de trois fois moins qu’au Royaume-Uni).
  • Pour accélérer le rattrapage européen et renforcer le rôle moteur des grandes entreprises dans leurs écosystèmes, cinq stratégies gagnantes peuvent constituer des modèles réplicables. Les entreprises les plus contributrices aux gains de productivité se distinguent par leur capacité à réaliser un saut qualitatif sur l’une des cinq dimensions suivantes : bâtir un leadership fondé sur une technologie ou un modèle économique différenciants, réallouer de manière dynamique leurs ressources, développer des innovations disruptives, exploiter les effets de réseau et d’échelle, et conduire des transformations opérationnelles d’envergure. C’est en effectuant des paris audacieux sur un ou deux de ces grands axes que les championnes ont bâti leur surperformance, et non en visant une amélioration globale et progressive de leurs indicateurs d’efficacité.
  • Beaucoup dépendra de l’aptitude des entreprises à se positionner sur les domaines de croissance de l’économie mondiale : ces activités de demain, allant de l’e-commerce au nucléaire de nouvelle génération, en passant par l’IA, le cloud, la cybersécurité, l’industrie spatiale, les véhicules électriques, la robotique, les biotechs... Pesant déjà 7 000 Mds$ de revenus, elles se développent à un rythme 10 fois supérieur au reste de l’économie. Or l’Europe ne représente que 8 % des parts de marché mondiales dans ces gisements d’hyper-croissance. Il apparaît donc impératif pour nos entreprises d’axer leurs stratégies sur ces domaines porteurs, soit en faisant pivoter vers eux le cœur de métier, soit en en faisant des cibles claires pour l’innovation et la transformation, soit en développant au plus près d’eux des activités adjacentes comme puissants relais de croissance.
Exhibit

Les entreprises championnes des gains de productivité ne se contentent pas d’exécuter mieux que les autres : elles font des choix stratégiques fondamentalement différents. C’est cette capacité à conjuguer croissance, innovation et transformation qui explique leur contribution disproportionnée à la productivité nationale et qui constitue, pour l’Europe comme pour la France, l’un des leviers les plus puissants de reconquête de la compétitivité.

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